L’annonce qui a sidéré les marchés
Le 4 mai 2026, GameStop a créé la stupeur sur les marchés financiers en soumettant une proposition non contraignante de rachat de la totalité des actions d’eBay à 125 dollars par action, soit une valorisation totale de 55,5 milliards de dollars. L’offre, composée à 50 % de cash et à 50 % d’actions GameStop, représentait une prime de 46 % sur le cours de clôture d’eBay au 4 février 2026, le jour où GameStop avait commencé discrètement à accumuler une participation de 5 % dans le capital de la plateforme. La réaction des marchés fut immédiate et symptomatique : le cours d’eBay bondit, tandis que celui de GameStop chuta, les investisseurs exprimant leur scepticisme sur la viabilité du montage.
L’ambition affichée par Ryan Cohen, PDG de GameStop et initiateur de l’opération, était claire : construire un concurrent sérieux à Amazon en combinant les 135 millions d’acheteurs actifs d’eBay présents dans 190 pays avec le réseau physique de 1 600 magasins GameStop aux Etats-Unis. Ces points de vente auraient été reconvertis en relais d’authentification, de collecte de produits, de préparation de commandes et de commerce en direct. Cohen promettait par ailleurs 2 milliards de dollars d’économies annuelles dans l’année suivant la clôture de la transaction, en appliquant à eBay la même discipline de réduction des coûts qu’il avait imposée à GameStop depuis 2021.
Un montage financier fragile qui a immédiatement alimenté le scepticisme
Sur le papier, l’ambition avait une certaine cohérence stratégique. Dans les faits, l’arithmétique financière posait un problème évident que les analystes n’ont pas tardé à souligner. Au moment de l’offre, la capitalisation boursière de GameStop pesait à peine plus d’un cinquième de celle d’eBay. Autrement dit, une entreprise valorisée autour de 11 milliards de dollars proposait de racheter un groupe valant quatre fois plus. Pour financer la partie cash de l’opération, GameStop s’appuyait sur ses 9,4 milliards de dollars de liquidités disponibles au 31 janvier 2026, complétés par un financement externe allant jusqu’à 20 milliards de dollars pour lequel TD Securities avait fourni une lettre de confiance. Mais les analystes de Morgan Stanley ont rapidement souligné que le marché aurait besoin de détails beaucoup plus précis sur ce montage, et que la partie en actions serait difficile à faire accepter aux actionnaires d’eBay compte tenu des modèles économiques fondamentalement différents des deux entreprises.
eBay est en effet une marketplace qui perçoit des commissions sur les transactions sans détenir de stock, là où GameStop est un distributeur physique qui achète en gros et revend en magasin. Les synergies réelles entre les deux modèles restaient difficiles à quantifier de manière convaincante, au-delà du segment des objets de collection comme les cartes à jouer, sur lequel les deux sociétés se retrouvent.
eBay rejette l’offre sans ménagement
Le conseil d’administration d’eBay n’a pas tardé à répondre. Huit jours après l’annonce de GameStop, le 12 mai 2026, le président d’eBay Paul Pressler adressait une lettre à Ryan Cohen pour rejeter formellement la proposition. Le ton était sans équivoque : l’offre était jugée ni crédible ni attractive. Le conseil citait six facteurs pour justifier ce refus : les perspectives autonomes solides d’eBay, l’incertitude entourant la solidité du montage financier, l’impact potentiel sur la rentabilité à long terme, les risques opérationnels d’une fusion entre deux entités aussi différentes, les implications sur la valorisation de l’ensemble, et les questions de gouvernance liées à la structure d’incitation de GameStop. eBay insistait également sur le fait qu’aucune discussion n’avait eu lieu avec GameStop avant la réception de la proposition, soulignant le caractère non sollicité et unilatéral de la démarche.
Ryan Cohen, architecte d’une transformation spectaculaire
Ce qui rend cet épisode particulièrement intéressant pour l’industrie du retail, c’est le profil de son initiateur. Ryan Cohen n’est pas un inconnu des marchés. Lorsqu’il prend les rênes de GameStop en janvier 2021, l’entreprise affichait une perte nette de 381 millions de dollars. En cinq ans, il a transformé le groupe en machine à cash : 418 millions de dollars de bénéfice net en 2025, réduction des frais généraux et administratifs de 47 % soit environ 800 millions de dollars d’économies, remboursement intégral de la dette historique et levée de 4,2 milliards de dollars de dette à taux zéro. Cohen détient environ 9 % du capital de GameStop, ne perçoit ni salaire, ni bonus, ni parachute doré, et a annoncé que sa rémunération dans l’entité combinée dépendrait uniquement de la performance.
Cette logique d’alignement d’intérêts explique en partie pourquoi l’offre a été prise au sérieux par une partie du marché, même si les obstacles financiers et opérationnels restaient considérables. La question désormais ouverte est de savoir si GameStop choisira de se retirer, de rehausser son offre, ou de transformer sa participation de 5 % dans eBay en levier d’influence sur la gouvernance de la plateforme. Dans tous les cas, cet épisode marque une nouvelle étape dans la recomposition du paysage du e-commerce mondial, où les frontières entre commerce physique et plateformes numériques continuent de se redéfinir à grande vitesse.